
L'énigme Xavier Dupont de Ligonnès
Retour sur la découverte macabre du 55 boulevard Robert Schuman à Nantes et la préparation minutieuse des meurtres de la famille Dupont de Ligonnès. Cet épisode démêle les faits établis par l'enquête judiciaire des multiples fausses pistes et théories entourant la disparition du père de famille.
Chapter 1
Sous la terrasse
Julien
Le 21 avril 2011, à Nantes, au 55 boulevard Robert Schuman, une policière fouille le jardin d'une maison vide. Elle remarque une gamelle de chien coincée entre le matelas de l'animal et le sol. Un détail minuscule. Elle se dit qu'un chien ne mange pas dans une écuelle coincée. Elle soulève le matelas. C'est la journaliste Anne Sophie Martin, qui a enquêté sur l'affaire, qui raconte cette scène. Dessous, du ciment frais. Les policiers grattent, et très vite, apparaissent un pied et un mollet. Voici l'histoire de Xavier Dupont de Ligonnès.
Julien
Commençons par ce qui est établi par l'enquête judiciaire. Sous la terrasse, les policiers découvrent cinq corps : Agnès Dupont de Ligonnès, 48 ans, et ses quatre enfants, Arthur, 20 ans, Thomas, 18 ans, Anne, 16 ans, et Benoît, 13 ans. Les deux labradors de la famille sont enterrés là aussi. Selon les autopsies et les déclarations du procureur de l'époque, Xavier Ronsin, les victimes ont été droguées avec des somnifères, puis abattues d'une balle de carabine 22 Long Rifle dans la tempe, à bout portant. Les corps étaient enveloppés dans des draps et des sacs de jute, recouverts de chaux vive. Les meurtres d'Agnès et de trois des enfants auraient eu lieu dans la nuit du 3 au 4 avril. Celui de Thomas, dans la soirée du 5 avril.
Julien
Et rien de tout cela n'est improvisé. Dès le mois de mars 2011, Xavier Dupont de Ligonnès s'inscrit dans un club de tir, à La Jonelière. Il achète un silencieux, des munitions. Puis, entre le 1er et le 3 avril, des sacs de chaux de 10 kilos, du ciment, une bêche, de grands sacs poubelles. Les enquêteurs ont reconstitué la liste, achat après achat. Ils ont aussi retrouvé la trace d'un message laissé à sa sœur Christine, le 3 avril, à 22h37, avant les meurtres selon l'accusation. Il y dit que la famille rentre juste du cinéma et du restaurant. Une soirée ordinaire, racontée à l'avance. La journaliste Anne Sophie Martin parle d'un dispositif extrêmement préparé, qui donne, je la cite, un peu froid dans le dos.
Julien
Ensuite vient le temps de la mise en scène. Le suspect résilie le bail, ferme les comptes bancaires, démonte la boîte aux lettres. Aux écoles et aux employeurs, il annonce un départ précipité, une mutation en Australie. Et à neuf de ses proches, il adresse une lettre dactylographiée. Il y prétend avoir été exfiltré en urgence vers les États Unis, comme témoin protégé, dans une opération secrète liée à la DEA. Puis il ajoute des consignes. Je cite un passage de la lettre diffusée par la presse : inutile de s'occuper du portique et de la pirogue, ni des gravats et autres bazars entassés sous la terrasse au fond du jardin. Il écrit : « C'était là quand nous sommes arrivés ici. » Sous cette terrasse, à cet instant, reposaient sa femme et ses enfants.
Julien
Un dernier détail, que la journaliste interprète, et qu'il faut donc prendre comme une lecture, pas comme un fait. Chaque corps était enterré avec un objet de culte : un petit crucifix, une madone, un rosaire. La famille était très catholique. Pour Anne Sophie Martin, celui qui a enterré ces gens agit presque comme un prêtre. C'est une hypothèse. Ce que l'enquête retient, c'est un autre fait, plus simple : dans cette maison, un seul membre de la famille manque à l'appel. Le père.
Chapter 2
Le maître des horloges
Julien
Alors, reprenons son trajet, tel que les enquêteurs l'ont reconstitué. Le 10 avril 2011, il quitte Nantes. Il passe par Blagnac, puis Le Pontet, et arrive dans le Var. Le 14 avril, à Roquebrune sur Argens, une caméra de vidéosurveillance le filme à un distributeur. Il retire 30 euros. Le lendemain matin, 15 avril, il quitte à pied un hôtel Formule 1 de la ville. Il y abandonne sa Citroën C5. Depuis, plus rien. Aucune preuve matérielle ou visuelle directe qu'il soit en vie.
Julien
Cette image des 30 euros a beaucoup fait parler. Pour Anne Sophie Martin, il savait qu'il serait filmé. Elle y lit un message : vous pouvez toujours me filmer, ça ne vous mènera à rien, c'est moi qui décide, je suis le maître des horloges. C'est son interprétation, rien de plus. Mais elle souligne quelque chose de vrai : on n'a que cette image, on n'a pas la suivante. Et on reste, tant d'années après, avec ce plan presque futile.
Julien
Qu'est devenu Xavier Dupont de Ligonnès ? Les enquêteurs n'ont jamais pu trancher. Première hypothèse : il se serait suicidé dans la région du Var, dans les cavités et les forêts autour du rocher de Roquebrune, sans que son corps soit retrouvé. Seconde hypothèse : il aurait réussi à fuir à l'étranger, avec de faux papiers, en cargo ou par la route. Anne Sophie Martin, elle, pense qu'il est toujours vivant. Elle le dit clairement, et elle laisse aux services compétents le soin de savoir où. Mais c'est une conviction de journaliste, pas une conclusion judiciaire.
Julien
Entre temps, plus de 1700 signalements ont été enregistrés dans le monde. Des fausses pistes, à répétition. En 2015, un squelette est découvert en forêt à Bagnols en Forêt, près du lieu de sa disparition. Les tests ADN sont négatifs. En 2018, la perquisition d'un monastère à Roquebrune s'achève sur un simple sosie. Et puis il y a le 11 octobre 2019. Il est 20h42 quand Le Parisien annonce que Xavier Dupont de Ligonnès a été arrêté à Glasgow, en Écosse. L'Agence France Presse confirme. Les rédactions s'emballent. Après vérification, l'homme arrêté est un retraité du nom de Guy Joao. Un inconnu, sans aucun lien avec l'affaire.
Julien
Il reste deux zones d'ombre de plus. En 2015, une journaliste nantaise reçoit une photo des enfants avec une mention manuscrite en capitales : « JE SUIS ENCORE VIVANT », signée du nom de Xavier Dupont de Ligonnès. L'expertise graphologique et l'analyse ADN n'ont pas permis de confirmer qui en était l'auteur. Et puis il y a la thèse défendue par une minorité de proches, dont sa sœur Christine : les corps ne seraient pas ceux de la famille, et tout serait une mise en scène des services secrets. Cette théorie a été réfutée par les tests génétiques officiels des dépouilles.
Julien
Faisons le tri une dernière fois. Ce qui est confirmé : cinq personnes ont été tuées, enterrées sous une terrasse de Nantes, après des achats et des courriers soigneusement préparés. Un homme a retiré 30 euros le 14 avril 2011, puis quitté un hôtel à pied le lendemain. Ce qui reste incertain : ce qui s'est passé ensuite. Une disparition dans les collines du Var, ou une vie quelque part sous un autre nom. Dans une maison de Nantes, un chien ne mangeait plus dans sa gamelle. Et quelque part, une caméra a gardé l'image d'un homme qui, ce jour là, savait déjà qu'on le regarderait.