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Le mystère d'Hinterkaifeck

Le mystère d'Hinterkaifeck

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En mars 1922, dans une ferme isolée de Haute-Bavière, d'étranges signes annoncent le massacre de six personnes, dont le meurtrier n'a jamais été identifié. Retour sur les faits troublants et l'enquête jamais résolue d'Hinterkaifeck.


Chapter 1

Derrière le hameau

Julien

Mars 1922, en Haute Bavière. La neige fond par endroits sur les champs, entre Ingolstadt et Schrobenhausen, à environ 70 kilomètres au nord de Munich. Au bout d'un chemin, à la lisière d'un bois, se dresse une ferme isolée. Un matin, son propriétaire, Andreas Gruber, ramasse un journal près des bâtiments. C'est un exemplaire de la Münchner Zeitung. Il pense d'abord que le facteur l'a laissé tomber. Mais personne, dans les environs, n'est abonné à ce journal.

Julien

Cette histoire est vraie. Elle s'achève le soir du 31 mars 1922, par la mort des six habitants de cette ferme. Et plus d'un siècle plus tard, aucun coupable n'a été officiellement désigné.

Julien

On appelle cette ferme Hinterkaifeck. Ce n'a jamais été un nom officiel, seulement un nom d'usage. Le hameau de Kaifeck se trouve à environ un kilomètre, et le préfixe Hinter veut dire derrière, en allemand. Derrière le hameau, donc, cachée dans les bois. Administrativement, elle dépendait de la commune de Wangen, dans la région de Waidhofen, près du village de Gröbern.

Julien

Dans la ferme vivaient six personnes, sur trois générations. Andreas Gruber, 63 ans selon certaines sources, 64 selon d'autres. Son épouse, Cäzilia, 72 ans. Leur fille Viktoria Gabriel, 35 ans, veuve. Et ses deux enfants: une fillette, Cäzilia, 7 ans, et un petit garçon, Josef, 2 ans, deux ans et demi selon la presse de l'époque. Les voisins décrivaient les Gruber comme des gens très repliés sur eux mêmes.

Julien

Dans l'épisode précédent, nous parlions de Xavier Dupont de Ligonnès, d'une famille entière disparue, de préparatifs minutieux, de fausses pistes. Le mystère d'un crime familial jamais résolu continue de hanter les mémoires, à un siècle d'intervalle. Ici, nous sommes dans la Bavière des années 1920, et ce que je vais vous raconter commence par des détails qui, à l'époque, n'ont inquiété personne d'autre que la famille elle même.

Chapter 2

Les signes que personne n'a voulu entendre

Julien

Il faut remonter six mois en arrière. À l'automne 1921, la servante de la ferme quitte son poste, brusquement. Elle donne une raison: la maison serait hantée. On y entendrait des bruits de pas au grenier, au dessus des chambres. Les gens du pays haussent sans doute les épaules. Une servante qui s'en va, ça arrive.

Julien

Puis vient le mois de mars. Il y a ce journal, la Münchner Zeitung, que personne ne reçoit dans la région. Et il y a la neige. Quelques jours avant le drame, Andreas Gruber découvre des traces de pas dans la neige fraîche. Elles partent de la lisière de la forêt et mènent jusqu'à la ferme. Mais aucune trace ne repart. Il le raconte à ses voisins.

Julien

Ce n'est pas tout. Un jeu de clés de la maison a disparu. Le cadenas du hangar à moteur a été forcé. Les habitants ont aussi remarqué, depuis la forêt, la silhouette d'un homme qui observait la ferme, selon la source allemande, un homme portant une moustache. Et la nuit, des pas résonnent de nouveau dans le grenier. Andreas Gruber monte, il fouille les combles. Il ne trouve personne.

Julien

Voilà ce qui rend cette histoire si dérangeante. Andreas Gruber parle de tout cela autour de lui. Il sait que quelque chose rôde. Pourtant, il refuse l'aide de l'extérieur. Il ne prévient pas la police. Il n'emprunte pas d'arme à ses voisins. Aucune de ces inquiétudes n'a été signalée aux autorités. Pourquoi ce silence? Nous ne le saurons jamais avec certitude. Il n'existe pas d'explication établie.

Julien

Et le 31 mars 1922, un vendredi, une nouvelle servante arrive à la ferme. Elle s'appelle Maria Baumgartner. Elle a 44 ou 45 ans, selon les sources. Sa sœur l'a accompagnée jusqu'à la ferme, puis est repartie après un court séjour. Selon la source allemande, elle est très probablement la dernière personne extérieure à avoir vu les habitants en vie. Maria Baumgartner ne passera là que quelques heures.

Chapter 3

Le soir du 31 mars

Julien

Ce qui s'est passé ensuite, personne ne l'a vu. Tout ce que l'on sait, on le sait par les corps, et par la disposition des lieux. Les enquêteurs ont reconstitué la scène, mais l'ordre exact des événements n'a jamais pu être établi avec certitude.

Julien

Le soir du 31 mars, quatre des victimes sont tuées dans la grange, à côté de l'étable: Andreas, son épouse Cäzilia, Viktoria, et la petite Cäzilia. Elles y sont allées l'une après l'autre, vraisemblablement, sans que l'on sache pourquoi ni à quel intervalle. Elles sont frappées à la tête avec une pioche de défrichage, une Reuthaue, qui appartenait à la ferme. L'arme n'a donc pas été apportée. Elle était là, sur place.

Julien

Des essais menés plus tard ont montré que des cris poussés dans la grange ne s'entendaient ni depuis la chambre de la servante, ni depuis les pièces d'habitation. Dans la maison, personne n'a pu entendre.

Julien

Ensuite, le ou les meurtriers passent par l'étable et entrent dans le logis. Maria Baumgartner est tuée dans sa chambre, selon toute vraisemblance la première. Puis le petit Josef, dans son berceau, dans la chambre de sa mère. Six morts, en tout. Quelques heures seulement après l'arrivée de la servante.

Julien

Il y a un détail qu'il faut dire, parce qu'il a pesé sur toute l'enquête. L'autopsie, réalisée le 6 avril 1922 dans la grange par le docteur Johann Baptist Aumüller, a établi que la petite Cäzilia, 7 ans, avait survécu au moins deux heures après avoir été frappée. Elle est restée allongée dans la paille, près de sa mère et du couple Gruber. Elle s'est arraché des touffes de cheveux. Voilà ce que racontent les rapports.

Julien

Et ce n'est pas la fin. Car entre la nuit du meurtre et la découverte des corps, le ou les auteurs semblent être restés. Ou être revenus. Le bétail a été abreuvé, nourri, les vaches ont été traites. Le chien a été attaché, mais soigné. Dans la cuisine, des provisions ont été entamées: le pain a été consommé, de la viande fraîche a été découpée dans le garde manger. Des voisins ont vu de la fumée s'élever de la cheminée pendant toute la fin de semaine. Et dans la ferme, personne ne répondait.

Julien

Pendant ces jours là, les signes d'absence s'accumulent. Le courrier du samedi reste là où le facteur l'a laissé. La petite Cäzilia manque l'école. Le dimanche, personne de la ferme n'est à la messe à Waidhofen. Le monteur Albert Hofner vient réparer un moteur le mardi 4 avril. Il attend, répare pendant plusieurs heures. Il n'entend que les vaches qui meuglent et le chien qui aboie. Il voit la porte de la grange ouverte. Il regarde. Il n'entre pas.

Chapter 4

Un mystère resté entier

Julien

Hofner raconte au village que la ferme est étrangement vide. Lorenz Schlittenbauer, un voisin influent, envoie ses fils voir. Ils ne remarquent rien. Alors, le jour même, le mardi 4 avril 1922, Schlittenbauer entre dans les bâtiments avec deux autres hommes, Michael Pöll et Jakob Sigl. Ils découvrent les corps. Les cadavres ont été en grande partie recouverts.

Julien

Les premiers gendarmes arrivent en début de soirée, pour contenir les curieux qui affluent. Les enquêteurs de Munich suivent, sous la direction de l'inspecteur Georg Reingruber. Au début, la police pense à un vol. Mais la théorie s'effondre quand on retrouve dans la maison une grosse somme d'argent, et des objets précieux, intacts.

Julien

Alors commence une enquête immense. Plus de 100 suspects seront interrogés au fil des années, sans résultat. Le dernier interrogatoire connu date de 1986. Les têtes des victimes ont été séparées des corps après l'autopsie et envoyées à Munich, pour des examens, et on rapporte que des médiums ont été consultés. Ces crânes ont ensuite été égarés pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils n'ont jamais été retrouvés.

Julien

Parmi les pistes, deux noms reviennent. D'abord Lorenz Schlittenbauer, celui qui est entré dans la ferme. Il était l'amant de Viktoria. Il était aussi concerné par une question de paternité autour du petit Josef. Car Andreas Gruber et sa fille avaient été condamnés ensemble pour inceste en 1915, et Josef pouvait être le fils d'Andreas, ou celui de Schlittenbauer. À la découverte des corps, ce dernier a déplacé certains d'entre eux, ce qui a brouillé la scène. Et on lui a reproché de détenir des clés. Mais sa responsabilité n'a jamais été établie.

Julien

Ensuite, Karl Gabriel, le mari de Viktoria. Il avait été déclaré mort en France en 1914, au début de la Première Guerre mondiale. Son corps n'avait jamais été retrouvé. Certains ont imaginé qu'il était vivant, et revenu pour se venger. C'est une hypothèse, rien de plus. Aucune preuve n'a jamais confirmé qu'il ait survécu.

Julien

En 2007, des élèves de l'académie de police de Fürstenfeldbruck ont repris le dossier avec les techniques modernes. Ils ont conclu qu'il était impossible de résoudre complètement le crime: trop peu de preuves, des méthodes d'enquête encore rudimentaires à l'époque, des éléments perdus, des suspects morts depuis longtemps. Ils ont pourtant désigné un suspect principal plausible. Mais ils ont choisi de ne pas publier son nom, par respect pour des proches encore en vie. Le mystère reste donc officiellement entier.

Julien

Un an environ après les meurtres, la ferme a été rasée, faute de repreneur. Aujourd'hui, à l'endroit où elle se dressait, il n'y a plus que des champs. Rien n'y signale plus les bâtiments. Il y a seulement un mémorial. Et il reste cette question, que les amateurs qui enquêtent encore aujourd'hui n'ont pas tranchée: qui était là, derrière les bois, pendant que Andreas Gruber cherchait dans son grenier un intrus qu'il ne trouvait pas?